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L’écriture subversive dans la poésie gabonaise : Ferdinand Allogho Oke, « l’Apologie du Pet » et « Le caca »

         

          Liberté débridée ou liberté de l’art ? Dans tous les cas il faut du courage pour écrire sur des sujets que la société gabonaise considère encore aujourd’hui tabous. Il est sans doute plus facile de faire du Baudelaire, du Beyala ou du Sami Tchak dans des pays longtemps affranchis des contraintes éthiques. Des chansons comme Le temps ne fait rien à l’affaire et  Le Pornographe de Georges Brassens laisseraient plus d’un français indifférents.

         

          La société gabonaise n’est pas encore disposée à accepter le langage subversif au sein de sa littérature ou dans les discours publics, surtout lorsqu’il vient d’un intellectuel, qu’il soit artiste ou non. Car si la chanson paillarde trouve son équivalent dans les traditions gabonaises, on ne la chante pas en public, et quand cela arrive, c’est entre les personnes d’une même génération. Même quand un ivrogne se permet de donner, dans un bar bondé de monde, une esquisse de chanson polissonne, on choisit d’attribuer ce débordement à l’abus de l’alcool. Ce qui est une belle ironie, car tous savent que ces chansons ne s’apprennent pas dans l’ivresse.

         

          C’est la raison pour laquelle Vitriol Bantu apparaît comme un texte osé qui implique une prise de position. Il expose le poète au mépris des partisans de l’éthique littéraire. Souvent moralisatrice, la poésie gabonaise avait jusqu’ici eu le visage d’un serment. Avec son recueil publié aux éditions Raponda Walker en 2001, F. Allogho Oke introduit dans la poésie gabonaise l’écriture subversive.

         

          Par son caractère subversif, Vitriol Bantu devient le lieu de tous les combats : combat contre la dictature, la paupérisation du peuple, le néocolonialisme, la rigidité du monde littéraire, etc. Et pour cela, il tient à présenter sa vision de l’art poétique, comme on peut le lire dans ces vers : « Voyez-vous : Tout est poésie, /Tous est matière poétique, même : / Le caca ! »[1] Cette conception de l’art n’est évidemment pas nouvelle, puisqu’elle hante la poésie baudelairienne et celle plus lointaine d’Edgar Allan Poe. Même si on ne peut véritablement pas parler d’une quête de l’autonomie du champ littéraire gabonais,  comme ce fut le cas pour la littérature française du XIXe siècle[2], Vitriol Bantu demeure un miroir qui permet de situer le lecteur sur le degré d’autonomie du champ littéraire gabonais.

         

         A la manière de Shakespeare, le poète mêle le rire et le sérieux dans une tonalité à la fois pathétique et comique, le tout, sous une pointe d’ironie. Parfois non loin de Juvénal, le poète dépeint dans une langue bien acérée, les maux qui minent l’Afrique en général, et le Gabon en particulier.

         

           Contrairement à Baudelaire qui prend plaisir à dépeindre le laid dans un ton plutôt sérieux, F. Allogho Oke préfère y mettre une pincée de comique. Ce qui rend son recueil moins lugubre, donc plus tolérable. Si nous comparons le poème intitulé « une charogne », pris dans Les fleurs du Mal, avec « le caca » de F. Allogho Oke, on remarquera que l’évocation est moins répugnante chez ce dernier, à cause du ton comique présent dans le poème.

         

         Oscillant entre le style classique et moderne, le poète se met en quête du bon style. C’est la recherche de la bonne tournure, la bonne évocation, et même de la bonne invocation. Comparons encore le style du poème « Abih yâ N’kuign » à celui « la mort et le bûcheron » de La Fontaine. On remarque qu’il y a chez le poète, un réel désir d’écrire dans la langue la plus belle possible. Il s’agit de « bien écrire le médiocre », ambition chère aux partisans de « l’art pour l’art » que furent Baudelaire et Flaubert. La complexité du langage chez F. Allogho Oke nous introduit dans le sillage des maîtres de la Négritude, mais avec  un projet différent. Nous vous invitons d’ailleurs à apprécier le style dans Cahier d’un retour au pays natal et Vitriol Bantu (les deux premiers poèmes du recueil par exemple).

         

           Si nous apprécions amicalement le style dans le Vitriol Bantu, cela ne doit pas laisser croire que la langue s’est abandonnée au poète sans résistance. On note en effet chez le poète, une certaine hésitation, une résignation vis-à-vis de cette dernière. Examinons attentivement les poèmes dans leur ensemble ! Dans un grand nombre de ses poèmes, F. Allogho Oke veut se passer de la ponctuation. Mais il n’y arrive pas toujours. Et c’est sans doute l’un des grands pièges du vers libre : l’harmonie du rythme. Au poème « De la calvitie », une virgule apparait timidement au huitième vers (dans un poème où elle n’était pas de bon cœur convié). Le poète se trouve ici face à une contrainte. Sans la virgule, le sens est altéré. Il doit choisir entre enlever la virgule – et par la même occasion supprimer le mot « tromper » - ou faire d’autres manipulations s’il veut le garder. Etudions les choix possibles qui s’offraient au poète et comparons-les avec le passage original mis entre guillemets :

 

« Par ceux qui veulent mentir, tromper

C’est ainsi que crin par crin

Leurs cheveux tombent et laissent »

 

1/ Par ceux qui veulent mentir

Tromper, c’est ainsi que crin par crin

Leurs cheveux tombent et laissent

 

2/ Par ceux qui veulent mentir

C’est ainsi que crin par crin

Leurs cheveux tombent et laissent 

 

3/ Par ceux qui veulent mentir

Tromper

C’est ainsi que crin par crin

Leurs cheveux tombent et laissent

 

          S’il tient à la cohérence du poème, même en mettant le mot en tête du vers suivant, il est forcé de maintenir la virgule comme dans l’exemple 1. Que faire alors ? Supprimer le mot comme indiqué dans l’exemple 2 ? Le poète ne le veut pas, puisqu’il se bat contre la rudesse de la langue pour le conserver. Car le mot vient, comme une gradation, compléter le sens de « mentir ». L’exemple 3 nous semble une solution acceptable. Mais il pose à son tour un autre problème : celui de la symétrie. Avec ce dernier exemple, c’est l’équilibre du poème qui est corrompu.

         

         Ce problème de ponctuation est encore visible dans « Le silence alphabétisé ». Appréciez la présence des virgules (vers 4) et du point d’exclamation (vers 8). Une chose non moins importante, le poème s’achève sans l’ombre d’un point. Il n’y a aucun autre signe de ponctuation dans les autres vers, en dehors de ceux que nous venons de citer. Dans « Cri d’alarme », on y relève les deux-points (vers 5) à un endroit où il était possible de les supprimer sans que le sens du poème ne soit modifié. On peut ainsi voir se dessiner le rapport conflictuel du poète à la langue. Il doit étreindre la langue pour qu’elle lui donne un beau fils, un beau vers, un beau poème, et finalement un beau recueil. Mais la langue n’est pas une fille facile. C’est à ses dépens que le poète le découvre. 

         

          Quittons maintenant l’étude du vers et abordons ce qui me semble tout aussi important dans un recueil : le regroupement des poèmes. Ecrire un poème est un art. Sa place dans le recueil n’est pas hasardeuse. Il s’agit là d’un autre art. Il faut gérer le rythme et les émotions du lecteur quand il passe d’un poème à l’autre. Les poèmes sont alors rangés selon ce que le poète attend de ces lecteurs. De nombreux recueils pèchent par leurs mauvais regroupements. Ils perdent souvent l’intensité, la puissance de l’évocation. C’est la question de la tonalité et du rythme.

         

          L’enchaînement des poèmes dans Vitriol Bantu, évolue en dents de scie, du point de vue de sa tonalité. D’un poème à l’autre,  on passe très vite d’une émotion à une autre. C’est comme si on passait d’un pianissimo à un fortissimo, puis, de nouveau, un pianissimo et un fortissimo, le tout, sans transition (piano, mezza voce, mezzo forte, forte). Plus concrètement, considérons les quatre poèmes consécutifs suivant :

 

1/   « Entorses »

2/   « Vos voitures-là »

3/   « Amoudzé ? »

4/   « Rêves et réalités d’Afrique »

         

          Dans le poème 1, on est bercé par les regrets et l’étonnement d’un homme qui voit son environnement muer à une vitesse vertigineuse au préjudice de la tradition. Le poète est outré par ces changements brutaux. Il veut que nous le comprenions. Que nous partagions sa peine. On n’a presque du mal à retenir nos larmes, pour peu que l’on soit traditionnaliste. Puis, sans crier garde, il change radicalement de ton dans le poème 2. Il sort du ton pathétique, se veut didactique, pousse la précision jusqu’à l’énumération, non sans une marque de mépris et de défit. Dans le poème 1, le poète s’adresse au cœur. Tandis que dans le poème 2, il parle à l’intellect. Le contraste s’agrandit lorsqu’on passe au poème 3. Il revient sur le premier ton. Comme un père qui parle à son enfant, il nous prend par la main et veut nous montrer l’intérêt de la paix. Même le "Créateur" est invité à prendre l’homme en pitié. Au poème 4, sans transition, il manifeste son agacement. Il n’en peut plus. On en vient à oublier celui qui, à l’instant-même, nous tenait encore par la main. Il nous précipite dans un mécontentement plus radical.

          Cette instabilité est encore visible dans le rythme qu’offre la lecture successive de ces quatre poèmes. Le passage d’un poème à l’autre est semblable à une symphonie commençant et s’achevant comme suite : adagio 1, allegretto 2, andante 3, allegro 4. Au poème 1, le poète est plutôt calme, même si ses émotions vont crescendo. Nous sommes dans l’adagio. Au 2, ses paroles sont plus rapides et le message plus direct. Il veut être clair et précis. C’est l’allegretto. Il reprend son calme et ses lamentations au poème 3. Cette fois, plus modéré. On est dans l’andante. Dans le dernier poème, c’est-à-dire au 4, son allure est plus vive, mais moins brève que dans le poème 2. C’est l’allegro.

         

          Pour vous donner une idée de ce que cela fait, quand on passe sans transitions d’un mouvement rythmique à un autre, je vous conseil d’écouter l’un après l’autre, et dans l’ordre que je vous indique les musiques suivantes :

 

1/ My heart will go on (Céline Dion)

2/ Blue suede shoes (Elvis Presley)

3/ When a man loves a woman (Percy Sledge)

4/ Got a lot of livin’to do (Elvis Presley)

 

          Pour les amateurs de musique classique, nous vous conseillons les mélodies suivantes :

 

1/ Jupiter symphony n° 41 in C Major (Mozart)

2/ Carmen: prelude to act I the Toreadors (Bizet)

3/ Largo from New World symphony (Dvořák)

4/ Polovstian dances from Prince Igor (Borodin)

 

          En passant très rapidement et sans transition d’un rythme à une autre, d’une émotion à une autre, le lecteur ne peut pleinement jouir du recueil. Pour y arriver, il doit faire de longues pauses après la lecture de chaque poème. Si nous les classons dans l’ordre 1, 3, 4, 2, ou 3, 1, 2, 4, on peut alors en lire deux, sans que le ton ne change, et marquer une pause avant d’entamer les deux autres. Ainsi, Vitriol Bantu aurait gagné en intensité si certains poèmes avaient eu une autre place dans le recueil.

         

          Cela n’empêche pas au poète de sortir des sentiers battus. Le style de F. Allogho Oke est sans doute l’un des meilleurs que l’on puisse rencontrer dans la poésie gabonaise. Le poète semble résumer à lui-seul de nombreuses traditions poétiques, tout en demeurant l’homme de son temps. Il nous permet finalement de comprendre le rapport du poète à la langue. Semblable à une amante, elle est hésitante, tantôt consentante, parfois réfractaire, souvent capricieuse, et même légère. Ce qui donne au recueil de F. Allogho oke un goût indicible. Il courtise la langue jusqu’à une étreinte infinie.

         

          Voulant imiter le poète, et donner une conclusion qui rendrait compte de son style, nous nous sommes permis quelques vers amateurs. Nous demandons grâce, par avance au poète, si ces quelques vers, ne valent pas un clou.

 

Style de F. Allogho Oke (essai de définition)

 

Dans un saladier d’une beauté ineffable

Découpez trente tournures de La Fontaine

Ajoutez-y six pointes de Baudelaire

En ayant soin de bien y mettre du Césaire

Ainsi que le fidèle rictus de Brassens

 

« Vous mélangez le tout avec délicatesse

Pour le plaisir, le bonheur, l’aisance »

Du lecteur passionné du bon style.

 

 

Copyright © 2011. Arnaud N’zassy. Tous droits réservés !



[1] Ferdinand Allogho Oke, Vitriol Bantu, Libreville, Edition Raponda Walker, 2001, p. 47

[2] Voir le texte de Pierre Bourdieu, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Seuil, 1992   

L’écriture subversive dans la poésie gabonaise : Ferdinand Allogho Oke, « l’Apologie du Pet » et « Le caca »

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