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          La poésie c'est de l'eau : elle échappe aux mains du temps

 

 

          Il est bien loin le temps où Platon voulut mettre les poètes hors de la cité. Depuis, et bien avant les projets de ce dernier, la poésie avait su se frayer de nombreux chemins, se métamorphosant, s’adaptant aux séismes littéraires, servant de multiples causes, causant de multiples servitudes, échappant inlassablement aux mains du temps. Aujourd’hui, pendant que certains la croient morte, elle trouve le moyen de se faufiler dans d'autres arts. Elle compose avec la musique. Est portée en croupe par le cinéma. Elle est partout, profitant des moyens que les temps modernes mettent à la disposition des hommes. Contrairement à ce que l’on pense, c’est le genre littéraire qui a réussi avec brio à se fondre dans le monde contemporain. Il est en effet difficile de compter les sites internet et les blogs qui lui consacrent une large diffusion. Mieux que l’internet et la télévision, elle a construit un lit douillet au cœur de la cité, parmi les jeunes, à travers le Slam.

         

          DSC 0690Dans les grandes métropoles, on n’est plus surpris de croiser des jeunes qui se  regroupent pour faire des déclamations. Des jeunes qui jouent avec les mots, avec la langue. Certains sont si excellents qu’on est transporté vers un univers sublime, vers un monde léger, vers la Source. D’autres – il faut le reconnaitre – manquent de profondeur. Cette profondeur dont parle Friedrich Nietzsche[1]. Beaucoup cependant sont d’un talent inouï. Ils valsent si bien avec les mots, qu’on en vient à penser aux grands maîtres de l’Oulipo. Dans le poème que nous vous proposons, Oli – J nous amène dans la danse des mots et des sons. Un formidable exercice de style. Pour ceux qui penseront que la langue de ce texte n’est pas très soignée, nous leur conseillons de lire Zazie dans le métro (un vrai chef-d’œuvre de Raymond Queneau). Il faut, comme Georges Brassens, être assis dans tous les registres de la langue. C’est ainsi que le poète devient un magicien du langage. Par ailleurs, on oublie parfois que la poésie a aussi un côté ludique. Oui, un jeu. Il suffit de penser à la contrepèterie, à l’acrostiche, et à la redoutable épigramme... Suspendons ici notre propos et laissons parler Oli – J.            

 

 

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Corps et sort

(par Olivier Ngomo Nzang dit Oli-J)

 

Moi je connais le corps humain et son anatomie

Sa bouche, son nez, ses yeux, ses jambes, ses mains et son sexe aussi

Voici un organe en apparence simple à comprendre

En réalité le corps est un mot, un organe très complexe

Y a des corpulents et des corpuscules

Puis y a des corps anorexiques et des corps qui brûlent.

Y a des corps solides et des sacrés coriaces

Puis y a des corps gazeux et des corps qui glacent

Parfois les accords du cor ne concordent pas avec les notes du corniste

Mais là encore, il s’agit d’une autre sorte de corps complexe.

Maintenant tu comprends la difficulté qu’il y a à décortiquer le corps de ce mot

Moi mon corps n’est carrément pas homologué et au milieu de ce récit,

Je m’arrête un instant… Pour contempler le décor.

 

 

A côté du corps la vie te parlera du sort

On dit que c’est parfois la conséquence d’un acte commis

C’est bien souvent la vie que le ciel nous a promis

En quelque sorte si mon corps porte des cornes, des corps étrangers

Ou qu’hors de moi des corps s’échauffent sous la cordillère ben

C’est le sort

Y a des corrections qui foutent la prof hors d’elle

Et des incorrigibles au scolaire qu’on dresse à la correctionnelle

A tort où à raison le sort se manifeste sur les corps matériels

Y a des sorts magiques et des sorts tragiques

Puis y a des sorciers et des sordidités

Y a des vendeurs de corps et des jeteurs de sorts

Donc y a des corps en danger face aux sortilèges

Puis y a le corbillard et son cortège

La dernière escorte toujours funèbre

Mais la vie c’est pas que la consternation

Car y a la chorale et ses choristes, le cornettiste et sa muse

Puis y a les décibels au cœur de la corrélation du cornemuseur et sa cornemuse

Si y a des corps célèbres, moi je connais des corps célestes qui ont

Correctement confirmés les données incorrectes d’un certain corps de science

Mais là encore, il s’agit d’une autre sorte de corps complexe.

Maintenant tu comprends la difficulté qu’il y a à décortiquer le corps de ce mot

Moi mon corps n’est carrément pas homologué et au milieu de ce récit,

Je m’arrête un instant… Pour contempler le décor.

 

 

Y a des correspondances par courriel à cause de l’essor industriel

Des corrosifs qui détériorent la terre

C’est l’industrie et ses corollaires, puis y a des consortiums,

Des corporations, des incorporations et y a la joie de l’incorporé

Après une décoration pour service rendu au corps.

Mais y a des corps lessivés par la corvée,

Les courbettes et le travail corsé

Y a des corps physiques et des incorporels

Y a des cordialités et des corps qui ensorcellent

Des corps sensoriels, des corps qui impressionnent

Mi Amor il est à toi ce coràzon

Puis y a des scores lourds, des records que le sport corrobore

Y a des corps mort qui gonflent les ports

Puis y a des corrompus et consort

Des corbeaux qui se remplissent la corbeille

Et des sornettes qui bercent nos oreilles

Mais là encore, il s’agit d’une autre sorte de corps complexe.

Maintenant tu comprends la difficulté qu’il y a à décortiquer le corps de ce mot

Moi mon corps n’est carrément pas homologué et au milieu de ce récit,

Je m’arrête un instant… Pour contempler le décor.

 

 

Si tu vis dans la street, tu sais qu’il y a des corps faibles

Et des hardcores, des soricidés et des soirées qui finissent au corps à corps

Y a aussi plus de substances illicites que d’anticorps

Des discordes et aussi des remords

Y a des corps sans vie dans le décor de la street

Et des corsaires à chaque sortie, si tu veux pas chuter

Soit fort ou paies-toi des ressorts.

Mais le sort est généreux car y a des corps ambitieux

Comme la Sorbonne ou le cordon-bleu

Mais là encore, il s’agit d’une autre sorte de corps complexe.

Maintenant tu comprends la difficulté qu’il y a à décortiquer le corps de ce mot

Moi mon corps n’est carrément pas homologué et à la fin de ce récit,

Je m’arrête un instant… Pour contempler le décor.

 

          Ce jeune poète qui a participé au concours de Slam, organisé à Libreville par l’AUF le 8 juillet 2011 à l’occasion de son cinquantième anniversaire, peut être considéré comme l’avenir de la poésie gabonaise. Que chacun essaie de faire le même exercice avec deux mots différents, dans le langage qui est le sien. Bon courage !

 

 

Copyright © 2011. Arnaud N’ZASSY. Tous droits réservés !


[1] Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche montre que beaucoup de poètes pèchent par leur manque de profondeur. Autrement dit, ils ne s’élèvent pas suffisamment par l’amour et la sagesse, et donnent trop souvent à leur public un faut visage de la Beauté, du Sublime. N’ayant pas atteint le sommet de la montagne, ils ne peuvent pas le décrire, le faire vibrer en eux. Ils dépeignent donc aux ignorants la vallée dans laquelle ils se trouvent, feignant d’être sur la montagne.     

La poésie c'est de l'eau : elle échappe aux mains du temps

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