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Le mot « lyrique », actuellement très attaché dans le  monde littéraire à la poésie, nous fait parfois oublier qu’il est encore plus intimement lié à  la musique. Venant du mot « lyre », il rappelle la connivence millénaire  de la poésie et la musique. On se souviendra d’ailleurs de cette définition de Paul Verlaine au sujet de la poésie : « De la musique avant toute chose […] Rien de plus cher que la chanson grise / Où l’Indécis au Précis se joint […] De la musique encore et toujours ! » De nombreux auteurs comme George Sand, Victor Hugo et Charles Baudelaire n’ont pas manqué d’afficher leur intérêt pour la musique et les autres arts. On connaît l’amour de Baudelaire pour l’œuvre de Wagner et Delacroix par exemple. Nous pouvons même nous permettre de dire, que le XIXe siècle n’a été qu’une remarquable étreinte entre la musique, la poésie,  les autres modes artistiques.

 

Déclarée morte après la seconde moitié du XXe siècle, la poésie s’est faite une béquille de la musique, comme le Mal jadis, s’était fait une béquille de la croix du Christ (image de Blaise Cendrars, Les Pâques à New York). Dans les traditions africaines, la poésie est étroitement liée à la musique. Le M’vett, poème épique, est une parfaite symbiose entre la musique et la poésie. Dans son discours au Congrès Mondiale des Poètes, Senghor précise :

 

« C’est que les poèmes, même en français sont accompagnés par un instrument de musique, quand ils ne sont chantés et soutenus pas un orchestre. Et ils sont rythmés par le corps, parfois même dansés. C’est au demeurant, de la poésie africaine que s’inspire Maurice Béjart, le chorégraphe. Ce n’est pas hasard si sa troupe s’appelle le Ballet du XXe siècle. C’est qu’il a choisi, lui aussi, de créer une danse intégrale, qui est une poésie unissant, en symbiose, la parole, le chant et la musique de danse. »[1]

 

Ce que dit ici Senghor peut se vérifier dans de nombreuses sociétés africaines. Dans celles-ci, poésie rime avec musique.

 

Cette semaine était pour moi l’occasion de faire le lien entre la poésie et la musique gabonaise. Toute la question était donc de connaître la place occupée par la poésie de notre terroir dans la chanson et le chant choral gabonais. De connaître en outre, le rôle joué par la musique dans la diffusion des textes littéraires (et plus particulièrement ceux de la poésie gabonaise).

 

 

Chœur d’enfants dirigé par Thierry Thiebaut.

 

 

Il y avait plusieurs ateliers dans cette Semaine Lyrique organisée par A Cœur Joie Gabon. Dans celui de Christian Pariot (le solfège choral), quatre textes servaient de corpus au cours : L’Albatros (poème de Charles Baudelaire, sur une musique de Patrick Le Mault) ; Comme un p’tit coqu’licot (texte de Raymond Asso mis en musique par Claude Valéry, sur une harmonisation à quatre voix de Raphaël Passaquet) ; Tant que vivray (texte de Clément Marot, sur une harmonisation de Claude Sermisy) ; La nuit (mélodie de Jean-Philippe Rameau, sur un texte de E. Sciortino et un arrangement de J. Noyon).

 


A Cœur Joie Gabon et le chœur d’enfants .

 

 

En m’inscrivant à cette Semaine Lyrique, je ne m’attendais pas à tomber sur un texte qui devait bousculer ma mémoire, et réveiller des souvenirs vieux de quinze ans. Je devais être en classe de 6e, lorsque j’écoutais pour la première fois Wumbwè (texte de Pierre - Claver Akendegue). J’étais alors inscrit au Centre Culturel Français St Exupéry (devenu Institut Français je ne sais pour quelles raisons). A cette époque je ne manquais jamais de soulever tout ce que les expositions offraient gratuitement (CD-Rom, Livres, Cassettes, Photographies, etc.). Je n’aurais probablement pas hésité à mettre sur mon dos le CCF St. Exupéry si on l’avait exposé. J’amenais chez moi deux cassettes audio et deux petits livrets de chant intitulés Afrika Singt. Un précieux trésor que j’ai gardé intact jusqu’aujourd’hui. A la vingt-cinquième page du deuxième livret, on y trouve le chant Wumbwè. La beauté de ce texte confirmait le réel talent du poète et chanteur P.C. Akendegue, dont je ne connaissais que très peu de textes en ce temps-là. Pourtant, un an plus tôt, j’écoutais déjà les chansons de Georges Brassens avec une passion que je ne me suis jamais expliqué. Avec Wumbwè, je découvrais l’une des perles de la poésie gabonaise.


De gauche à droite, Christian Pariot, Pascal Koua Angoua, un participant et Patrick Tonda

 

Il est difficile de se représenter la beauté de ce chant sans l’avoir écouté. Pour vous en donner une idée, je vous propose une traduction libre, qui rend d’une certaine manière, la puissance de ce texte :

 

WUMBWE[2]

 

 

« Wumbwè, à la fois terre et génie tutélaire,

Wumbwè !

Nos aïeux ont conquis cette contrée

Et nous, nous entonnons ce chant pour t’immortaliser

Wumbwè !

 

Oh ! Afrique,

Voilà qu’à présent à Wumbwè il y a la prison,

Voilà qu’à présent à Wumbwè il y a les assassins,

Voilà qu’à présent à Wumbwè il y a la misère,

Wumbwè, à la fois terre et génie tutélaire.

 

Wumbwè, notre terre

Où sont cachés tant de trésors,

Wumbwè, notre terre,

Où sont tissés tant de liens de parenté,

Wumbwè, terre des hommes dignes,

Wumbwè, à la fois terre et génie tutélaire.

 

Tiens, voilà que mon cœur me rappelle Wumbwè,

Tiens, voilà que mon esprit me rappelle Wumbwè,

Tiens, voilà que mon oreille me rappelle Wumbwè,

Tiens, voilà que mon œil me rappelle Wumbwè,

Tiens, voilà que ma main me rappelle Wumbwè,

Tiens, voilà que mon pied me rappelle Wumbwè.

 

Passagers clandestins, passagers clandestins,

Nous sommes devenus des passagers clandestins,

La vie à Wumbwè. Désormais à Wumbwè.

Otambo dyudyu Otambo

Otambo djoga Otambo

Etimbwè Nkombé ayilé.

 

Nous sommes Etimbwè, fils de Nkombé,

Race inextinguible. »

 

 

De gauche à droite, Yveline Damas, un participant et Sophie Damas

 

 

En présentant ce texte à la Semaine Lyrique, A Cœur Joie Gabon ne met pas seulement un grand poète gabonais à l’honneur, mais souligne aussi ce lien étroit qui lie la poésie à la musique. C’est cela qui nous intéresse singulièrement. On peut se demander pourquoi cette manifestation apparaît si importante pour moi, voire pour la littérature. Quel avantage peut tirer la littérature gabonaise d’un tel événement ? C’est sans doute le moment d’amorcer la question de la déconnexion des arts au Gabon.


 Pascal Koua Angoua et deux participantes.

 

 

A priori, il n’y a peut-être pas de rapport entre le cinéma, la photographie, la musique, la sculpture, la peinture, le dessin, l’architecture … et la littérature. Pourtant, ces différents arts commercent ensemble. Certains me diront : « qu’est-ce qu’il raconte ce bougre ! Est-ce qu’il croit nous apprendre quelque chose ? Le lien entre ces domaines artistiques est évident ! Il n’y a rien d’original à enfoncer les portes ouvertes ! ». Vous aurez raison. On ne peut en effet disconvenir qu’un tel lien soit bien établi ailleurs. Ce n’est cependant pas le cas au Gabon. De nombreux écrivains gabonais semblent enfermés dans leur tour. Très peu s’ouvrent aux autres arts. Il en est de même pour les autres artistes gabonais. Combien de romans gabonais ont été repris par le cinéma ? Si je pose cette même question pour le roman français ou sénégalais, vous aurez sans aucun doute l’embarras du choix. A qui la faute ? Au cinéaste ou au romancier ? Ils semblent réciproquement indifférents. Combien d’écrivains gabonais ont basé l’intrigue de leur roman autour d’une photographie ou d’une peinture ? Combien d’écrivains gabonais tissent leur récit autour d’un édifice national comme l’a fait par exemple Victor Hugo avec Notre-Dame de Paris ? On pourrait par exemple imaginer un très beau récit autour du Mausolée Léon Mba. Pourquoi le joueur de M’vett, assis non loin de là, ne se lèverait-il pas dans un roman fantastique gabonais ?

 

Il manque peut-être une petite dose d’éclectisme chez certains de nos auteurs. Je ne dis pas qu’ils doivent pratiquer tous les arts avec le même enthousiasme. Ce serait absurde. Toutefois, s’y intéresser ne ferait qu’enrichir leurs créations.

 

Imaginons un romancier gabonais. Il reçoit le coup de téléphone d’un ami. On l’informe qu’une exposition organisée par un photographe reprend les scènes de son roman. Il accourt et découvre les photographies qui retracent les moments forts de son texte. Le pauvre, il a du mal à apprécier les chefs-d’œuvre qui scintillent devant lui. Il éprouve même des difficultés à placer un commentaire lorsqu’un journaliste lui demande son avis sur les images qui ne manquent d’ailleurs pas d’attrait. Le malheureux avait toujours pensé que la photographie était un divertissement pour les gens qui n’avaient rien à faire de leur vie. Il est même étonné de voir du monde.

 

Imaginons encore qu’un autre de ses compagnons l’appelle au moment où il passe en revue les images. Qu’on lui dise cette fois, qu’une comédie musicale donnée au théâtre de la ville retrace son œuvre romanesque. Le même texte. Notre écrivain articide décide de se rendre sur le lieu de la représentation. On l’accueille avec les égards dus à sa plume. Il rentre dans la salle. Il s’assoit. Sur la scène, des soprani, des altos se succèdent, accompagnées par un chœur. Il écoute mais ne comprend rien. Il demande – à la grande surprise de son voisin – ce que les chanteuses disent. Il peine à reconnaître son texte. A la fin de la représentation, il n’oublie pas, du haut de son ignorance, de laisser une dose létale de commentaires insipides. C’est normal ! Il n’a rien compris.

 

Comme si cela ne suffisait pas, il reçoit plusieurs appels. On lui apprend qu’un peintre a représenté l’un de ses personnages. Qu’un sculpteur a taillé dans du marbre l’héroïne de son roman. Qu’un musicien a harmonisé l’incipit de son roman, pour chorale à quatre voix. Qu’un architecte a réalisé un paysage à partir d’un extrait de son texte. Que fera-t-il selon vous ? Cela vous amuse peut-être ? Non ? Combien d’écrivains gabonais se rendent aux concerts ? Les rencontrez-vous dans les expositions ?

 

Ce que je dis pour l’écrivain est aussi valable pour le critique littéraire. Je ne fais pas confiance à un critique incapable d’établir des connexions entres les différents arts. S’il reste dans son domaine, je peux ajouter foi à ses dires. Mais s’il s’hasarde à parler de l’ « Art » avec grand "A", alors je ne l’écoute plus. On me répondra peut-être que le critique est d’abord un homme de science. Dans ce cas, l’avis d’Albert Einstein sur l’Art, me paraît plus crédible que celui d’un critique vivant dans son îlot artistique. Car Einstein, au sommet de sa science, avouait avoir un faible pour Bach et Mozart. Cette ouverture d’esprit est sans doute ce qui fait de Charles Baudelaire et Umberto Eco des critiques exceptionnels.

 

Il y a – heureusement pour la littérature gabonaise – des écrivains remarquables. Des auteurs qui sont d’une admirable ouverture. Des auteurs qui, par leurs écrits, nous entraînent vers une « poétique du divers », une poétique de l’ouverture, une poétique des savoirs. 


 

De gauche à droite, Arnaud N'zassy et Christian Pariot.

 

 

Je ne terminerai pas mon propos sans remercier Christian Pariot pour sa patience. J’ai sans doute été un bien piètre élève à ce cours et vous avez été très patient pour tous. La patience et l’humilité. Ce sont les vertus des grands maîtres. Merci encore de mettre en avant cette symbiose qui hante la littérature et la musique.


 Cloture de la Semaine Lyrique à la Mission Evangélique de Baraka

 

Ars longa, vita brevis.

 

Copyright © Arnaud N’zassy. 2012. Tous droits réservés !



[1] Léopold Sédar Senghor, Liberté 5. Le dialogue des cultures, Paris, Seuil, 1993, p. 260.

[2] Alexander Šumski, Bonn, Tübingen, 1996, p. 33.

La Semaine Lyrique à l’Institut Français de Libreville (2e édition)

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