Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La soirée théâtrale de Billy Monguy et Rodrigue Ndong (La journée du Salopard & La croisée des chemins)

           

          Le lundi 4 juillet 2011, les dramaturges Billy Monguy et Rodrigue Ndong furent une représentation explosive au Centre Culturel Français de Libreville. C’était à l’occasion des Journées du littéraire organisées par le Département de Lettres modernes de l’Université Omar Bongo. Je pus avoir un billet avant qu’ils ne devinssent aussi rares que l’or. A l’entrée de la salle, je vis Papa Mobéyi. Il s’agissait d’un étudiant nommé Ditengou. Il avait joué le rôle de Papa Mobeyi dans Les mendiants d’amour de Rodrigue Ndong. Depuis, je ne l’appelais plus que par ce nom qu’il avait si bien incarné. Par ailleurs, Nous l’appelions amicalement Diteng’s. Pour moi, c’était un dramaturge-né. Une vraie perle du théâtre. Le moins que l’on puisse dire, est qu’il avait l’art dramatique dans le sang. Il jouait avec un naturel déconcertant. Il avait de la repartie et savait vous faire éclater les côtes en demeurant insensible à ses propres anecdotes. Il m’arracha quelques sourires avant que je ne pénétrasse dans la salle dont il était le portier.

          

          A l’intérieur, la lumière était tamisée. L’ambiance des salles de théâtre était toujours impressionnante. Ça sentait le chic. Je tâchai de me trouver une place à l’avant. Je m’assis sans faire de vague. Les lumières berçaient l’imagination. Monsieur Sylvère Mbondobari Procéda à l’ouverture de la représentation. Il mettait l’accent sur le travail abattu par les étudiants dans la réussite de ces journées consacrées à la littérature. On comprenait par ailleurs que les pièces allaient être jouées par des étudiants. Il termina son discours et fit place au spectacle.

 

DSC 0456        

          Le silence commençait à faire du tapage dans la salle. La première pièce allait commencer. Le théâtre était maintenant immergé dans les ténèbres, et des ténèbres sortait la lumière qui balayait la scène. Les rideaux étaient retirés. Sur les planches, une jeune femme, assise derrière un bureau. C’était Susan. Sacré Théâtre venait d’ouvrir le bal avec La journée du salopard. Trois magnifiques jeunes filles, à la mémoire d’éléphant, allaient partager des longs dialogues. Susan était habillée de blanc. George en noir. Et Sontag en rouge. Fruit du hasard ou expression chromatique voulue ? C’était la première chose qui frappa mon attention. Dans ces trois couleurs, je voyais la présence de la vie et celle de la mort.

         

CSC 0489

          On rencontrait ces couleurs dans des nombreux rituels gabonais. Le Bwiti, ainsi que certains rites initiatiques comme le Djèmbè, utilisaient ces trois couleurs avec une harmonie qui ne passait pas inaperçue. A travers ces couleurs, nos traditions semblaient raconter la création du monde. Au commencement « il y avait les ténèbres à la surface de l’abîme », c’était notre couleur noir. Tout avait donc commencé par les ténèbres. Dieu dit : «  que la lumière soit ! Et la lumière fut ». C’est alors que le blanc prit forme et sortit timidement des ténèbres. Et par la lumière vint le rouge, c’est-à-dire la Vie. C’est ici tout le mystère de « Ombre », du « Kaolin » et de « Ocre ».  Ces symboles de la création étaient présents dans toutes les traditions que je connaissais. Pour les uns, la vie était la fille du soleil et de la lune comme sur la table d’émeraude d’Hermès Trismégiste. Tandis que chez d’autres, elle venait de l’union du ciel et de la terre (Gaïa et Ouranos). En Asie, on parlait du Yin et du Yang. Le Grand Sceau de Salomon traduisait aussi cette image. Certains symboles comme l’Ouroboros, Le Caducée et La Croix traduisaient cette même réalité. Un symbole demeurait cependant universel : le spermatozoïde et l’ovule.

         

DSC 0343          Toutes ces idées me traversaient l’esprit avant même que les acteurs ne prononçassent leurs premiers mots. Je regardais ces jeunes filles qui maniaient savamment les mots. La langue était à l’honneur. Les acteurs passaient d’un registre de la langue à un autre en maintenant la belle langue. Ce qui était pour moi la base de toute œuvre littéraire. Car les mots étaient à l’écrivain ce que la peinture était au peintre. Un peintre qui ne savait pas jouer du pinceau n’avait pas droit de cité dans le monde de la peinture. De même, un homme qui ne jouait pas de la langue, n’avait pas droit de cité dans le pays des littérateurs. Les actrices jonglaient avec les mots. C’était un jeu formidable.

         

          Sur la scène, elles levaient le voile sur les maux de l’Afrique. Le regard de Susan était froid, glacial, comme le métal des armes. Elle était le symbole de « La Sainte Famille ». Ces trafiquants qui allumaient les guerres fratricides sur le continent africain avec l’aide des « rois nègres » (dictateurs) pour forcer à la consommation des armes. Nous étions dans l’univers de « la nouvelle économie ». Il fallait « créer la demande ». L’Afrique était à ce propos la « Terre Promise » de tous les trafiquants. Créer des conflits en Afrique semblait facile. Les nègres bouffis d’orgueil, étaient prêts à s’entre-tuer pour de « fausses fiertés ». Le texte était poignant et les actrices saignantes. Elles nous plongeaient dans le rire et dans la rage.

          

          Quel était finalement le sort de l’innocent dans tous cela ? Personne ne semblait s’en soucier. C’était La journée du salonard. Tout le monde semblait avoir planté sa bannière dans le continent-laboratoire de la nouvelle économie (magazine féminin, pour la prostitution, les dealers, les faussaires, etc.). Et George ! Oui George la naïve !  Il n’y a qu’à toi qu’on n’avait pas dit. Dans le monde réel, c’étaient les gangsters qui contrôlaient les affaires. C’était la triste réalité de notre vie. On était habillé de blanc comme Susan, et au fond, on était noir. C’était comme dans la diplomatie, le plus hypocrite l’emportait toujours. Blanc ou noir, cela n’importait plus, la vie (rouge) suivait son cours.

 CSC 0475          La pièce de Rodrigue Ndong venait de pendre fin.  La journée du salopard était une très belle pièce. Nous la quittions pour nous retrouver à La croisée des chemins de Billy Monguy. Comme dans la première pièce, celle-là était aussi remplie de symboles. Le premier personnage qui apparaissait sur la scène était un esprit. L’esprit de « L’arbre à palabre ». Tous ceux qui connaissaient l’Université Omar Bongo savaient où se trouvait ce lieu qui avait assisté à de nombreuses A.G. Il avait vu passer des amoureux, des menteurs, des flatteurs, des tricheurs, des voleurs, des comiques, des romantiques, des satiriques des fous, des soi-disant prophètes, des animaux, des voitures, des saintes nitouches, les salopards, des salopes… La liste était longue. Il avait beaucoup de chose à nous dire. Des choses qu’il gardait depuis quarante ans.

 

CSC 0478 Le vert de son feuillage n’était pas seulement celui de la verdure, mais aussi celui de la jeunesse. Une jeunesse verdoyante et pleine de vie. Une jeunesse dont on s’était joué depuis des décennies. Une vie pâlie par la négligence du pouvoir. Il était là. Ne comprenant pas qu’autant d’années s’étaient écoulées sans que les mœurs changeassent. Les étudiants revendiquaient, et les autorités ne donnaient que très peu de choses pour un cahier de charge qui n’avait plus de marge. La réponse de l’étudiant ne se faisait jamais attendre. « D’année en année », les solutions ne fleurirent point. « Pour son devenir, sans relâche, » l’étudiant marchait vers le portail, la rage dans le ventre.

        

 

CSC 0481          La scène vibrait, ébranlée par la  jeunesse en furie. Elle ne demandait qu’à servir le pays. Avec une tenue de football, l’un des acteurs mettait en exergue sa vigueur, un véritable tourbillon d’énergie qui ne demandait qu’à travailler. Pour le faire, il fallait que le gouvernement améliorât les conditions de travail. Au loin, un tee-shirt à l’effigie de Che Guevara, porté par une actrice, mettait en avant ces luttes et ces revendications qui avaient ponctuées la misérable vie  de l’étudiant. Feuilleton pathétique, déchiré par les trahisons qui sévissaient au sein de la communauté étudiante. Comment s’occuper de science quand on n’avait pas de livre ? Comment faire de la recherche sans bibliothèque ? La vie de l’étudiant n’était pas facile. « L’Arbre à palabre » était rempli de toutes ces larmes qui avaient inondées le lieu. Ces larmes, c’étaient aussi celles de la science. La connaissance n’avait pas été honorée dans ce lieu. Elle demandait des comptes. Qu’avions-nous fait d’elle ? Là, sur la scène, la science était aussi au front. Mais son propre front. Et le chant très connu de Chaka qui martelait la salle, soulevait l’amertume d’une jeunesse oubliée. C’était les mêmes qui gagnaient.

 CSC 0486        

          La vie étudiante, c’était enfin la présence des forces de l’ordre. Conter l’histoire de l’étudiant sans l’intervention de la police aurait été une erreur. Le dramaturge le savait. Avec la flicaille sur la scène, la boucle était bouclée : un étudiant, un problème, une revendication, un refus (du gouvernement), une pierre, une répression, une solution partielle, et le cycle reprenait. Au fil du temps, on ne le disait plus qu’au pluriel : des étudiants, des problèmes, des revendications, un refus (des gouvernements), des pierres, des répressions, des solutions partielles. C’était l’Ouroboros des étudiants et du gouvernement, qui faisait à leur manière de l’Alchimie. La scène continuait à vibrer au rythme du chant guerrier canonisé par l’étudiant et le temps : « s’il y a moyen on gaspille ». Mais la fin ? La pauvre fin. « Ce sont les mêmes qui gagnent ». Que restait-il finalement à l’étudiant ? Le travail. Il fallait qu’ils retroussassent son esprit, et travaillassent pour que le Gabon de demain marchât vers un avenir glorieux. Ce travail ne pouvait pas se faire sans la contribution du gouvernement. C’était donc à lui de se décider et créer des conditions propices au travail. Car la jeunesse était prête à travailler.

         

 CSC 0485

         

          La pièce s’acheva sur une définition de l’art dramatique. Une définition que je vous invite à découvrir dans les prochaines représentations du dramaturge. C’était une très belle soirée. Je rentrai chez moi. Je pensais : « comment Baudelaire aurait-il retranscrit cet événement ? ». Je n’étais pas journaliste. Je détestais leur style. Je pris la résolution de le faire à la manière d’un romancier.

 

 DSC 0443                    

 

 Liens utiles :

 

http://test.edilivre.com/doc/23961/La-journee-du-salopard/Rodrigue-Ndong-Ndong

 

http://livre.fnac.com/a3437720/Billy-Monguy-La-coupe-est-vide

 

http://www.librairiedialogues.fr/livre/1870250-la-coupe-est-vide-billy-monguy-maganga

 

 

Copyright © 2011. Arnaud N’zassy. Tous droits réservés !                            

La soirée théâtrale de Billy Monguy et Rodrigue Ndong (La journée du Salopard & La croisée des chemins)

Partager cet article

Repost 0