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 Librairie Olende 

Vendredi 15 juillet 2011

Par Arnaud N’zassy

 

Arnaud N’zassy : Avant de commencer notre entretien, je tiens d’abord à vous remercier pour avoir accepté d’éclairer la lanterne du public sur la question du prix des livres au Gabon. On note que les livres au Gabon sont plutôt chers, et que les lecteurs ont du mal à se les procurer. On sait que les moyens financiers ne le leur permettent pas toujours. Les raisons données pour expliquer ces prix exorbitants sont si diverses et parfois si contradictoires que nous avons jugé utile d’interroger un expert du monde du livre pour avoir une idée claire  sur cette question. Car vous n’êtes pas seulement libraire, mais aussi éditrice. Et vous avez en outre, une très grande culture littéraire et êtes une passionnée du livre. Ce sont ces raisons qui nous ont guidées vers vous. Pour entrer dans le vif du sujet, nous commencerons par vous demander ce qui explique, selon vous, ces prix élevés.

 

Claudine Ntsono Pitty. : Il convient de distinguer le livre édité au Gabon et celui qui l’est en Europe. Les livres édités en France sont souvent vendus moins chers que ceux que nous éditons sur place.

 

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Madame Claudine Ntsono Pitty        

 

          Ainsi, le prix reste élevé pour beaucoup de gabonais. Le coût de la vie au Gabon n’étant pas le même qu’en France, le Français peut aisément dépenser 15 euros pour un bon livre, tandis que le Gabonais qui a un niveau de vie différent préfèrera mettre ces 15 euros dans l’achat d’un sac de riz.

 

          Pour ce qui est du livre édité au Gabon le prix élevé peut s’expliquer par :

 

-          Le coût de l’édition, charges de l’éditeur, prix du papier, prix de l’impression, …

 

-          L’étroitesse du marché local, absence de bibliothèques, peu de librairie, marché pratiquement restreint à Libreville et deux ou trois grandes villes…

 

-          Les ventes à l’export. Nos ouvrages sont-ils vendus dans les pays voisins d’Afrique Centrale ? Pour ce qui est de l’Europe, principalement en France, il faut vraiment chercher pour trouver des livres d’auteurs gabonais.

 

          En ce qui concerne les livres édités à l’étranger, en France par exemple, on remarquera qu’ils sont très souvent vendus au Gabon au même prix. Cependant, le coût de la vie n’est pas le même : comme on vient de le dire, 15 euros dans la poche d’un français, ce n’est pas la même chose que 15 euros dans la poche d’un gabonais. Pour le français, un beau livre à 15 euro, ce n’est pas cher. Mais pour le gabonais, c’est le prix d’un sac de riz. Et le choix est vite fait entre l’achat d’un livre à 15 euro et l’achat d’un petit sac de riz pour le même prix.

 

          Quand un livre est édité dans un grand format, son prix est cher. Mais à partir d’un certain stock de vente, on le passe en livre de poche. Ce qui permet de le vendre moins cher.

 

A.N. : Qu’est-ce qui explique l’absence du livre gabonais sur le marché international en général, et le marché européen en particulier ?

 

C.N.P. : Pour être vendu en France, le livre doit-être édité en Europe,  ou comme le font certains éditeurs gabonais, sortir leurs ouvrages en coédition avec un éditeur français.

Il faut ensuite trouver un distributeur. Là-bas la politique est telle que le distributeur ne voit que son profit.

 

A.N. : Ce qui est plutôt normal n’est-ce pas ?

 

C.N.P. : En effet, c’est d’abord un commerçant. Son intérêt n’est pas de militer pour la culture ! Il préfère gérer des grosses quantités. Gérer des petites quantités ne l’intéresse pas.

 

          Par ailleurs, le format joue également dans le prix du livre. Le grand format, plus beau, est aussi plus cher que le format de poche.

 

A.N. : Pourquoi ne le met-on pas directement en livre de poche ?

 

C.N.P. : Parce que la part de l’auteur est plus faible en livre de poche que dans le format original. Ce n’est qu’après un certain nombre de vente, que  l’auteur et l’éditeur   peuvent envisager de passer au format de poche.

 

          Pour rendre le livre plus abordable dans nos contrées, certaines maisons d’édition appliquent une double tarification. Ils ont un prix de vente Europe et un prix de vente Afrique. C’est cette politique que nous appliquons aux Editions Anibwé.

 

A.N. : On n’a vraiment pas l’impression en regardant le marché local, que cette procédure s’applique dans la majorité des cas ? Un livre qui coûte 15 euro en France est quelquefois vendu au Gabon à 15 000 FCFA, voire plus.

 

C.N.P. : Disons, que le marché du livre n’est pas encore très bien règlementé au Gabon. Quand un livre sort, l’éditeur fixe son prix. Par exemple 5000 FCFA. Ma marge en tant que libraire se situe avant  cette somme qui est le prix du public. Il me le vent donc à moins de 5000 FCFA. Ce qui me permet de vendre le livre au prix fixé par l’éditeur. Il est vrai que ce n’est pas toujours le cas au Gabon. Il arrive qu’un livre qui devrait être vendu à 5000 FCFA soit vendu à 8000 FCFA.

 

A.N. : Ce qui n’arrange pas toujours les lecteurs.

 

C.N.P. : C’est vrai, mais ce sont des choses qui se passent malheureusement.

 

A.N. : Quels sont finalement les efforts fournis par les libraires gabonais pour résoudre ce problème ?

 

C.N.P. : Beaucoup d’éditeurs font des prix Afrique, mais il faut que les libraires entrent directement  en contact avec eux. En tant que libraire, ma marge varie selon que je me fournis chez l’éditeur ou le distributeur (variation qui peut aller de 10% à 30% du prix de vente). Si je vais me fournir directement aux Editions Raponda Walker ou ODEM, je peux négocier une marge assez grande. Par contre si je vais me fournir chez un distributeur, ce dernier ayant déjà  prix son pourcentage, la négociation sera moins ouverte. Le plus avantageux pour mes clients et aussi pour moi c’est de me fournir directement chez l’éditeur. Je peux alors me permettre de faire des réductions aux bons clients ou d’organiser des ventes promotionnelles. Mais beaucoup de maisons d’édition vous renvoient systématiquement vers  leur distributeur.

 

A.N. : Quels sont les genres les plus vendus et les plus chers ?

 

C.N.P. : Ce sont les romans et les nouvelles qui sont les plus vendus. Et les plus chers sont les essais. Car leur élaboration exige beaucoup de recherche, et souvent sur des années. Par contre, la poésie ne se vend pas très bien. Certains éditeurs ne la prennent que très difficilement.

 

A.N. : Pourquoi ne se vend-elle pas bien dans le contexte qui est le nôtre ?

 

C.N.P. : Ce n’est pas seulement au Gabon. J’ai longtemps travaillé en France. La poésie ne se vendait pas aussi très bien là-bas. Les raisons qui l’expliquent tiennent peut-être à la qualité des poèmes. Pour ma part, la poésie fait partie des textes les plus difficiles à écrire. Nous écrivons tous des vers. Mais ce n’est pas toujours de la bonne poésie. Il est difficile de trouver la bonne poésie. Un bon poème doit nous parler, nous bouleverser. C’est l’un des domaines où les auteurs sont souvent glorifiés à titre posthume. En tant qu’éditrice, quand je lis une dizaine de recueils, deux ou trois retiendront mon attention. Et dans ces recueils, trois ou quatre poèmes m’auront particulièrement marqués.

 

          En outre, il faut dire qu’il n’y a pas beaucoup d’animation autour de la poésie. Or la poésie c’est l’oreille. Il faut mettre en place des animations ou des rencontres pour la faire vivre. De plus, quand on prend un roman, la quatrième de couverture nous dit de quoi il parle. Ce qui n’est pas toujours évident avec un recueil. C’est aussi une question de moment. La poésie c’est une rencontre. Une rencontre plutôt complexe.

 

A.N. : On dit que les gabonais n’ont pas la culture du livre. Qu’ils ne lisent pas beaucoup. N’est-ce pas plutôt à cause du coût trop élevé du livre ?

 

C.N.P. : Beaucoup pensent en effet que les gabonais n’aiment pas la lecture. J’ai quand même l’impression que nous lisions un peu plus autrefois. Aujourd’hui, je vois peu d’enfants le faire, et les adultes  encore moins. Le gabonais n’a  pas la culture du livre ou il l’a perdue ? A-t-on suffisamment fait pour que cette culture perdure ?

Il y a des choses à faire autour du livre. Les élèves ne lisent que les livres  inscrits au programme scolaire. A l’université, on à l’impression que certains étudiants ne lisent que contraints et forcés !

 

          Je pense qu’on ne fait pas suffisamment pour transmettre le goût de la lecture, la passion, le côté amusant, gai, fascinant. Il existe un livre pour chacun, selon ses intérêts. Une cliente n’aime que la cuisine ? Je lui proposerais un livre sur la cuisine. A travers ce livre elle peut voyager en découvrir les cuisines d’ailleurs. A celui qui ne vit que pour le foot, je vais, de même, lui trouver un livre documentaire ou un roman en lien avec le football.

Le problème c’est l’image que l’on donne du livre.

 

          Les parents disent souvent  à leurs enfants : « il faut lire si tu veux réussir à l’école !» Mais le livre ne se réduit pas à ça. Et les parents, lisent-ils ? C’est bien beau de dire à l’enfant  « il faut lire », encore faut- il lui donner l’exemple. Il faut aussi un espace adéquat. Dans certaines maisons c’est le grand frère qui met sa musique avec  un volume à faire exploser le plafond, pendant que le plus petit cherche un coin calme pour lire. Combien de famille réserve un coin dans la maison pour la bibliothèque familiale ?

 

          Le livre n’est pas un paquet de biscuits qu’on consomme et dont on jette  ensuite l’emballage. Si on raisonne de cette manière on peut dire que le livre coûte cher. Mais si on en prend soin, le petit-fils le lira après que son père et son grand-père l’aient lu. Voilà un livre passé par trois générations ; le prix peut être alors divisé par trois. Au final, il ne coûte pas si cher !

 

A.N. : En y songeant bien, personne aujourd’hui n’a vu la Grèce et la Rome antique, si ce n’est par les œuvres d’Homère, Virgile, ou Juvénal ? Il semble que l’on n’ait pas encore compris qu’il soit possible de véhiculer la culture et la transmettre à la postérité à travers le livre ?

 

C.N.P. : Exactement. Grace à « Ségou » de Maryse Conde je me suis retrouvé dans l’ancien empire du Mali. Avec « Remember Ruben » de Mongo Beti j’ai vécu la lutte pour l’indépendance au Cameroun. Je n’ai jamais mis les pieds à Port-au-Prince, mais j’ai lu tellement d’auteurs haïtiens que j’ai l’impression de connaitre le pays.  Je peux ainsi me retrouver à Port Gentil, Mouila,  Lome, Lagos  … à travers mes lectures.

 

A.N. : Que pensez-vous de ceux qui disent que le Gabon n’a pas de littérature ? Cela s’est dit sur le plan international.

 

C.N.P. : Pour savoir qu’un livre existe, il faut qu’il soit exposé. Je ne sais pas vraiment quel est la politique mise en place par l’Etat, car elle n’est pas suffisamment claire. De plus, il ne faut pas que nous attendions que ce soit les autres qui fassent du bruit pour notre littérature. Lorsque je vendais les livres à Paris pour le compte des éditions Anibwé, j’ai constaté que nos livres n’avaient pas la même durée de vie que celui des autres. Dans les librairies françaises - pour ne pas dire européennes – le cycle d’un ouvrage est très court. On le met en rayon. Selon les librairies, s’il n’est pas passé au bout de six ou trois mois, on le descend d’un étage. Et s’il n’est toujours pas vendu, on le descend davantage, jusqu’à ce qu’il sorte du rayon et soit remplacé par d’autres. Un ouvrage comme celui d’un Alain Mabanckou qui est déjà très connu, se vend plus facilement, alors qu’un tel qui ne l’est pas et dont on aurait vendu qu’un seul ouvrage est très vite retiré du rayon.

 

A.N. : Voire rapatrié ?

 

C.N.P. : Oui, dans une librairie qui vend des livres d’occasion ou ce genre de chose. En Afrique, un livre peut être sorti il y a un an, et être tout à coup très demandé. On a l’impression qu’il y a beaucoup de bouche-à-oreille.

 

          En tant que libraire, j’ai le devoir de vendre mes livres. Je dois faire des propositions à mes clients. Mais à l’heure où je vous parle, il m’est difficile de vous dire combien de maison d’édition il existe au Gabon. Comment voulez-vous que je me rende chez eux si je ne sais pas qu’ils existent ? S’ils veulent que leurs maisons d’édition soient connues, ils doivent aussi faire la promotion de leurs livres auprès des libraires. S’ils ne font pas de dépôt, ils peuvent au moins donner des échantillons. Ils peuvent nous dire : « tenez, je vous laisse un ouvrage, une affiche », pour attirer l’attention du lecteur sur la sortie d’un livre et passer éventuellement des commandes. Ils doivent aller vers le libraire, car celui-ci travaille pour eux. Il n’y a pas encore une telle organisation au Gabon. Je dirais qu’il n’y a pas vraiment de connexion entre les éditeurs, les auteurs et les libraires gabonais.  Cette liaison devrait aussi se faire sur le plan international avec les pays qui sont à côté de nous (Cameroun, Congo, et même jusqu'en  Europe) : une réelle collaboration entre éditeurs, auteurs et libraires.

 

          Quand je vois cette manière de faire les choses, je me demande pour qui nos auteurs écrivent. J’ai l’impression qu’ils ont tous le regard tourné vers l’extérieur, comme si la gloire ne devait venir que de là-bas. Lorsque je rencontre un auteur à qui je propose de prendre quelques livres, il me demande si ma librairie est très fréquentée. C’est dommage quand on sait que c’est aussi la variété des ouvrages exposés qui attire les clients ! C’est peut-être parce que je suis au quartier. Mais je suppose que c’est aussi pour les parents du quartier qu’il écrit. Il faut qu’ils sachent que le frère à écrit quelque chose d’intéressant. En fait, les auteurs regardent systématiquement vers l’extérieur pour vendre leur texte. Mais pour vendre ses textes à l’extérieur, il faut être dans des réseaux de distribution. Mais lorsqu’on n’y est pas, il est mieux de trouver autre chose. On peut faire en sorte que le livre gabonais qui sort se retrouve sur tous les continents. Il faut construire en se mettant en contact avec les autres maisons d’édition, les librairies qui sont dans les petits coins, et qui veulent bien le faire, nos propres réseaux.

 

A.N. : Tournons nous un petit moment du côté de l’écrivain. On dit que les écrivains gabonais n’écrivent pas bien et que l’on ne devrait pas acheter ces livres qu’ils vendent en plus trop chers. Que dire alors au sujet de la qualité du livre gabonais ?

 

C.N.P. : J’ai entendu cela. On parle de livres qui auraient énormément de coquilles.

 

A.N. : Certains trouvent d’ailleurs paradoxal un tel prix qu’ils n’estiment pas proportionnel à la matière du livre.

 

C.N.P. : Ils ont le droit de penser ce qu’ils veulent. Cela dit, on retrouve aussi des coquilles chez les éditeurs des autres continents.

 

          La remarque la plus fréquente cependant, concerne les lourdeurs dans le texte gabonais. Les lecteurs me disent qu’ils ne comprennent pas. Que les phrases sont trop longues. Qu’une fois arrivé au bout de la phrase, ils ont oublié ce qu’ils ont lu au début. Il serait donc intéressant d’avoir des textes pour le plus grand nombre. Un peu de tout. Pourquoi pas le polar, les histoires d’amour, etc. ? Il faut que chaque lecteur trouve sont compte. Certains auteurs gabonais pensent peut-être que ce serait se rabaisser que d’écrire dans un style simple et accessible à tous. On ne peut pourtant pas faire que de des livres aérien…

 

A.N. : Précieux, hermétique, opaque…

 

C.N.P. : Non, on ne peut pas faire que cela. Car il y a des lecteurs qui viennent chez moi et qui me demandent : « vous n’avez pas des livres simples pour jeune fille ? » Il y a tout un pan de la littérature qui est oublié. Qu’est-ce que l’on écrit pour les adolescents ? Pour les enfants ? Il n’y a pas suffisamment de livre jeunesse. En somme, il n’y a pas beaucoup de textes écrits pour la jeunesse dans la littérature gabonaise.

 

          D’autre part, il y a la question des thèmes. Un peu de ce qu’on nomme couramment "Roman de gare". Il y en a qui ont envie d’entendre parler de la vie de tous les jours. Alors, puisqu’ils ne trouvent pas leur compte dans la littérature gabonaise, ils vont choisir de suivre les séries télévisées. Et ces personnes n’ont pas toujours envie de réfléchir sur des grands thèmes, des thèmes abstraits, subtiles…

 

A.N. : l’hybridité, l’intermédialité, l’identité, l’errance, le post colonialisme, le néocolonialisme, inter culturalité…

 

C.N.P. : En effet, il n’on pas forcement envie de réfléchir sur tout cela. Du moins pas tout le temps !

 

A.N. : Est-ce que cela ne pose  pas finalement le problème de l’adaptation de notre littérature au public gabonais ? Et vous l’avez déjà dit, il semble que l’on n’écrive pas vraiment pour les gabonais ?

 

C.N.P. : J’ai l’impression ! Puisqu’on voit régulièrement un lexique accompagner nos textes littéraires. Si un auteur parle du mapane, vous et moi savons ce que ce terme veut dire. Lorsqu’un auteur se donne la peine de l’expliquer en notes de bas de page, on peut croire qu’il vise un autre public. Quand vous prenez un livre écrit par un européen dans lequel on retrouve de l’argot, il n’y a pas  de lexique. C’est au lecteur de chercher. J’ai lu des ouvrages écrits par des haïtiens. On y trouvait des éléments du créole. Ces auteurs ne les traduisaient pas. C’était une fois de plus au lecteur de chercher. Il peut trouver le sens en tenant compte du contexte. Quand l’auteur définit un ou deux mots, ça peut encore aller. Mais quand il y a toute une liste… Alors moi en tant que lectrice gabonaise je me dis « je le sais, et pourquoi me dit-il tous cela ? » Je me dis enfin « ce n’est pas pour moi qu’il écrit. Il écrit peut-être pour le blanc qui ne sait pas ce que mapane veut dire. »

 

          Evitons en suite de critiquer des ouvrages que nous n’avons même pas lus ! Il est plus constructif de dire « j’ai lu tel ouvrage, de tel auteur gabonais, je n’ai pas aimé parce que…, ou, j’ai aimé parce que… » L’auteur a écrit et a publié. Le lecteur peut lui dire ce qu’il pense. Ainsi, l’auteur saura comment son livre a été reçu par le public. Le lecteur gabonais doit se faire entendre pour le plus grand bien de notre littérature.  

 

A.N. : N’est-il pas souhaitable que l’écrivain gabonais écrive à la fois pour le lecteur local et les lecteurs d’ailleurs ? Une sorte d’écriture universaliste ? Car le lecteur occidental qui n’a jamais quitté son pays natal peut avoir besoin de ces notes pour mieux apprécier le texte. N’est-ce pas important d’avoir une littérature qui s’ouvre au monde ?   

 

C.N.P. : C’est drôle, mais j’ai la nette impression que c’est toujours nous qui faisons le mouvement de nous ouvrir au monde. Lorsque nous allons chez les autres, c’est nous qui cherchons à nous adapter. Et c’est encore nous qui devrons nous adapter quand ils viennent chez nous.

 

          Je ne sais pas si le chinois qui écrit dans sa langue et qui a été traduit à fait le mouvement de s’ouvrir. Je ne le crois pas ! Il a écrit ce qu’il avait envie d’écrire. Maintenant, si le livre intéresse quelqu’un, il le prendra comme tel. J’avoue que cette question me hante. Pour qui écrit-on ? Et j’ai bien souvent envie de discuter avec les écrivains et les éditeurs à propos de ce sujet.

 

          Une autre chose encore, c’est la localisation (les toponymes). On a souvent l’impression qu’il ne s’agit pas du Gabon. Il y a comme une autre réalité. Comme s’il s’agissait d’un Gabon rêvé… On n’est pas assez proche des réalités gabonaises.

 

A.N. : Est-ce pour cette raison que le texte d’Hubert Freddy Ndong Mbeng est considéré comme celui qui représente le mieux les réalités gabonaises ? Même si on lui reproche de l’avoir fait dans une langue peu littéraire.

 

C.N.P. : Pour ma part, je ne lui reproche rien, car il faut de tout. Beaucoup écrivent dans une langue élevée, d’autre le font plus simplement sans pour autant que cela ne soit un problème en soit. Car il est quelquefois plaisant de lire un livre qui nous décrit les routes que nous empruntons tous les jours. Parfois le lecteur a besoin de se retrouver dans l‘histoire. Il est heureux d’imaginer que l’auteur parle de lui. Ce n’est pas du tout une mauvaise chose. Du temps où j’étais au lycée, certains camarades nous décrivaient Paris grâce aux livres, sans y avoir jamais mis les pieds. A travers la lecture ils se promenaient dans la ville. Et c’est la même chose pour nous. Telle héroïne est passée par le Cinéma le Komo, par exemple. Le lecteur peut ainsi se projeter par la pensée dans ces espaces et vivre intensément les scènes. Cela rapproche le lecteur et les écrivains. Sinon, on a l’impression qu’ils sont dans leur bulle, et que de temps en temps ils daignent descendre vers le commun des mortels.

 

          Et on en vient finalement au problème de l’échange entre l’auteur et l’écrivain. Beaucoup de nos textes restent la propriété de celui qui les a écrits. On a habituellement des présentations d’ouvrage faites par les auteurs ou les éditeurs. Mais le retour ? Y a-t-il suffisamment de discutions des lecteurs autour des ouvrages lus ? On peut organiser des cafés littéraires. Pas seulement avec les intellectuels. Mettre en place des animations au sein des librairies. Car la librairie est aussi un lieu qu’on doit animer. Mais pour cela il faut y être à plein temps. Je ne sais pas combien de libraires font ce métier à plein temps. Ils mettent une personne qui se charge de faire les ventes. Malheureusement, cette personne n’est qu’un vendeur… Elle ne peut pas discuter d’un livre avec le client. De même, elle ne peut pas faire des propositions aux lecteurs. Elle se contente de dire « vous avez tel livre de Mohamadou K. Kane, c’est tel prix ». Une fois que l’écrivain a terminé son livre, celui-ci a sa propre vie. L’écrivain ne peut et ne doit pas s’agripper à son texte. Il l’a écrit, mais il n’est plus à lui.

 

A.N. : Avant de terminer notre entretien, j’aimerais savoir ce qui vous a inspiré pour ce métier, quand on sait qu'il n’est pas tous toujours facile au Gabon ?  

 

C.N.P. : C’est vrai qu’il faut avoir la foi pour se lancer dans cette activité. J’ai eu cette chance d’aimer les livres très jeunes. J’avais une petite bibliothèque personnelle. Il faut dire que j’ai rencontré la littérature africaine très tard. Et quand j’enseignais, il me manquait des supports pour travailler avec les enfants. C’est en sortant du pays que j’ai fait la rencontre de la littérature africaine. Je lisais énormément, mais c’était le plus souvent de la littérature européenne ou américaine. En sortant du pays, je suis rentré dans une librairie dans laquelle il y avait un grand nombre  d’ouvrages africains. « J’ai trop lu de livres européens, il me faut rééquilibrer la balance », me suis-je dit. J’ai d’abord voulu monter ma librairie à Paris. Puis j’ai eu le désir d’apporter toute cette richesse au Gabon. Tous ces livres ne circulaient pas chez nous. Je savais que ça n’allait pas être facile. Mais on commence toujours à balayer devant sa porte. J’ai alors décidé de balayer devant la mienne. En venant, je tenais à être au quartier. Car le Centre-ville était pour moi un endroit où on va travailler et en suite… plus rien, on rentre chez soi. A lors qu’au quartier, il y a plus de proximité avec les gens. C’est pourquoi j’ai décidé de me spécialiser dans la littérature africaine et des afro descendants. Car elle ne circulait pas. Combien de gabonais ont lu un texte Kenyan ? Combien on lu un texte guyanais ?

 

A.N. : Et combien ont lu un texte gabonais ? 

 

C.N.P. : En effet.

Du fait que je me spécialise dans les œuvres africaines, certains ont conclu que j’étais africaniste. Alors que je me définis simplement africaine. Et en tant qu’africaine, il est tout à fait normal que je m’intéresse à l’Afrique. Il faut dire que la lecture de tous ces ouvrages m’a permis de redessiner mon continent. Si on me parle de la Zambie qui est très loin d’ici, je ne serai pas si étrangère à ce pays pour avoir lu des livres d’auteurs zambiens. Cela donne plus de consistance à ce que représente pour moi l’Afrique. En lisant les livres antillais, j’ai retrouvé un peu de mon Afrique. On peut ainsi lire la proximité entre tous ces peuples.

 

A.N. : La littérature c’est aussi le rapprochement des peuples.

 

C.N.P. : Exactement. Je regrette simplement qu’on n’ait pas toujours une plus grande ouverture sur nous-mêmes. On s’ouvre sur l’Occident, mais pas suffisamment sur l’Afrique.

 

          Il y a de nombreuses villes du Gabon que je n’ai pas visitées. Mais à travers les œuvres, je découvre les quartiers d’Oyem, de Mouila, etc. Mon esprit a visité Mouila à travers un livre. Pourtant c’est une partie de mon pays. Mais ça restait quelque chose de vague. Ce n’était qu’un simple point sur la carte. Je n’y ai pas mis les pieds, mais c’est tout comme. C’est la raison pour laquelle je crois que nos auteurs devraient mettre l’accent sur les réalités géographiques de notre terroir. Elles nous permettront de prendre possession de notre pays. Avec le livre on peut visiter le Gabon.

 

A.N. : Un dernier mot à l’endroit du lecteur peut-être ?

   

C.N.P. : Je l’invite à fréquenter un peu plus les librairies. A lire et critiquer les œuvres de leurs compatriotes. L’intérêt qu’il va apporter peut influencer positivement notre littérature. Nous devons tout faire pour rendre le livre gabonais plus visible. On dira que le lecteur est paresseux, et qu’il ne cherche pas… Quels efforts avons-nous fourni pour rendre le livre plus visible ? En plus, quand on parle de lecteur, Il est surtout question du librevillois, or le Gabon ne se limite pas qu’à Libreville. Dans les autres chefs-lieux de province, combien de librairie hors scolaire y a-t-il ? Si on n’a pas fait tout cela, on ne peut pas jeter la pierre au lecteur. Quand on aura tout mis en place, alors on se tournera vers lui. Mais il nous faut mettre en place des lieux de rencontre. Qu’on se mette ensemble pour rendre le livre un peu plus visible, un peu plus accessible. On a souvent tendance à faire des choses gigantesques. Et on néglige le travail de fourmi. Ce sont les petites actions régulières qui font des merveilles. Si on prend votre blog par exemple, c’est un petit quelque chose, mais personne ne sait où ça va aller. S’il y a des rencontres à travers ce blog, finalement, les gens qui sont passionnés du livre finiront par se croiser. Et les choses évolueront pour le mieux…

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Librairie Olende (Carrefour Plaine Niger)

 

A.N. : L’équipe de Littérature Gabonaise vous remercie pour ce temps que vous lui avez consacré. Nous espérons vous revoir afin de profiter de votre expérience de libraire et d’éditrice.

 

 

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Le prix des livres au Gabon : entretien avec madame Claudine Ntsono Pitty

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